Le Rendez-vous 20 : Le nouveau paysage audiovisuel sportif français

Daniel Bilalian, François Pellissier, Xavier Spender, Arnaud Simon, Nicolas Rotkoff

Le nouveau paysage audiovisuel sportif français

Jeudi 21 Mars 2013 à 8h30

Depuis quelques mois, l’arrivée de nouvelles chaînes a bouleversé le paysage audiovisuel sportif français. Comment les diffuseurs historiques du sport affrontent-ils cette nouvelle concurrence ? Un nouveau modèle de commercialisation des droits TV sportifs est-il en train d’apparaître ? Comment les chaînes traditionnelles répondent-elles à l’enjeu du digital et à l’apparition de nouveaux écrans ?
Pour ce Rendez-vous du Sport exceptionnel, étaient notamment présents Daniel Bilalian, Directeur des sports de France Télévisions ; Arnaud Simon, Directeur Général d’Eurosport France ; Xavier Spender, PDG de L’Équipe 24/24, Nicolas Rotkoff, Président de Ma Chaîne Sport et Vincent Rousselet-Blanc journaliste sur Sport365 et créateur du blog « En Pleine Lucarne ».

Compte-rendu

Des ambitions différentes…

Arnaud Butticaz est très rapidement entré dans le vif du sujet en questionnant les invités sur les rapports qu’entretenaient les chaînes entre elles, conscient que certaines tensions peuvent faire jour dans ce nouveau paysage audiovisuel sportif. Au contraire, Xavier Spender a tenu à préciser qu’il ne voyait autour de lui que des partenaires : « J’achète régulièrement des images à Arnaud ou Daniel, tout doit se faire en bonne intelligence entre les médias pour qu’un maximum de personnes aient accès à l’information sportive », précise-t-il.

Dans ce contexte d’évolution du paysage audiovisuel sportif, Daniel Bilalian a reconnu que l’installation d’une multinationale telle que beIN Sport était une première en France et qu’il ne serait pas étonné que le groupe qatari rachète une chaîne gratuite dans les années à venir de façon à être omniprésent, « et là, ça ne sera plus la peine de nous inviter », a-t-il déclaré en souriant. Il tient cependant à souligner l’importance du sport pour France Télévisions puisqu’il s’agit de l’un des plus gros vecteurs d’audience pour les chaînes avec l’information. « On parle de télévision charnelle, celle qui crée un lien avec les téléspectateurs et le sport est notre rapport direct avec les Français », ajoute-il.

Un point sur lequel le rejoint Arnaud Simon pour qui la relation avec le téléspectateur est primordiale : « Nous avons pris le temps de développer un lien avec l’abonné et nous avons aujourd’hui 8,5 millions d’abonnés, ainsi un événement qui est diffusé sur Eurosport est vu ! ».

Arrivée il y a cinq ans, Ma Chaine Sport s’est positionnée comme une chaine généraliste avec certes beaucoup de football mais très vite, Nicolas Rotkoff a compris l’importance de se diversifier et MCS Extrême ainsi que MCS Bien-être, puis MCS Tennis ont vu le jour, pour répondre à une attente spécifique : « Grâce à cette multiplication des canaux, on essaye de se positionner différemment des grosses chaines qui sont là depuis longtemps, un positionnement qui passe également par une politique tarifaire largement abordable », confie le PDG de la chaine.

Pour Xavier Spender, le modèle des chaînes sportives payantes est épuisé et c’est de ce constat qu’est né L’Equipe 21 devenant ainsi la première chaîne sport en France : « Aujourd’hui, les marques de L’Equipe rassemblent plus de 20 millions de personnes chaque mois et on atteindra les 40 millions d’ici 3 ans », s’avance-t-il.

L’arrivée de BeIN Sport

Bien entendu, tout le monde veut surtout savoir comment ces chaînes ont vécu l’arrivée de beIN Sport qui a rapidement dépassé le million d’abonnés. « Il faut s’habituer à un univers plus agressif », concède Arnaud Simon, « Mais un événement a besoin d’être vu et partagé, et c’est ça qui fait la force d’Eurosport ». Cependant, Daniel Bilalian reconnaît que si la chaîne qatarie acquiert de plus en plus de compétitions, elle n’aura aucun mal à trouver des abonnés. « La vraie bataille est entre beIN et des sociétés comme Canal + aujourd’hui. TF1 et France Télévisions ne sont que des victimes collatérales », estime-t-il. Une conséquence de cette bataille aux droits TV serait la disparition du gratuit sur un certain nombre d’événements majeurs. L’exemple de l’Euro 2012 est assez explicite : « Si le football se retrouve entièrement privatisé, son avenir est probablement mis en cause et les sponsors vont finir par s’en apercevoir », poursuit-il.

L’arrivée d’une nouvelle chaîne avec autant de moyens financiers a légitimement changé la donne et notamment la relation des chaînes télévisées avec les détenteurs de droits. « L’arrivée de beIN Sport a permis aux événements majeurs d’augmenter sensiblement leurs droits », reconnaît Nicolas Rotkoff. Il ajoute cependant qu’un événement devrait toujours avoir une exposition dans une fenêtre en clair, une part du succès selon lui. Xavier Spender admet le dilemme que doivent affronter les organisateurs d’événements : rentabiliser leurs droits ou s’exposer au maximum… Et bien que beaucoup de fédérations demandent à avoir de l’exposition, il faut bien souligner la différence qu’il y a entre diffusion et audience puisque certains sports sont moins simples que d’autres à comprendre. Aussi, la démultiplication à l’infini des compétitions risque de dévaloriser le sport d’après Daniel Bilalian : « En rugby, il y a le Tournoi des 6 Nations une fois par an, et si vous le loupez, il faut attendre l’année suivante pour voir le XV de France. La rareté est un élément de valeur. Il faut faire attention à ne pas vouloir faire un maximum de revenus à tout prix au risque de mettre en danger un sport ».

La diversité des sports proposés et la relation entre les chaînes et les ayants droits

Arnaud Butticaz a ensuite lancé un appel à réactions suite à la déclaration de Valérie Fourneyron : « Il y a de plus en plus de sport à la télévision, mais ce sont toujours les mêmes que l’on voit »… Daniel Bilalian rappelle alors qu’il dispose de cinq chaînes généralistes qui n’ont, par définition, pas vocation à diffuser du sport en non-stop et que l’Etat leur a toujours refusé une chaîne thématique de sport sur laquelle il pourrait alors exposer des sports plus diversifiés. En revanche, Arnaud Simon estime qu’Eurosport met à l’honneur la diversité des sports rejoignant tout de même Daniel concernant la différence qui réside entre diffusion et audience : « Pour réaliser de bonnes audiences, il faut que le sport soit adapté au format télévisé et nous sommes prêts à aider les sports à se développer. C’est d’ailleurs ce que nous avons fait avec le football féminin, en partenariat avec France Télévisions ».

Vincent Rousselet-Blanc a tenu à souligner les efforts qui ont été faits par les diffuseurs pour promouvoir des sports mineurs et il déplore le fait que les organisateurs ne font pas toujours preuve de reconnaissance. « D8 a fait énormément pour la promotion du football féminin ces dernières années, et malgré tout cela, les droits des Bleues pour l’Euro ont été attribués à W9… C’est regrettable » constate-t-il. Daniel Bilalian déplore également ce manque de reconnaissance : « L’offre qualitative peut être très mauvaise, mais si le chèque est deux fois plus élevé, ça passe ».

Les intervenants regrettent unanimement la nature des relations avec les détenteurs de droits. La longueur des contrats y est également pour beaucoup selon eux. Les accords sont d’une durée de trois ans en France, alors qu’ils peuvent aller jusqu’à dix ans et plus aux Etats-Unis. Trois ans : trop peu pour pouvoir installer une relation de confiance et pour mettre en scène du mieux possible les sport diffusés.

Redbull et les médias digitaux

Arnaud Butticaz a ensuite demandé aux à nos invités si le géant Redbull (créateur, promoteur et diffuseur d’événement) devait être considéré comme un potentiel concurrent. Pour Nicolas Rotkoff, le travail de Redbull est bien différent : « Nous travaillons avec eux depuis longtemps, ils investissent beaucoup d’argent. Ils savent écrire des histoires et créer des événements spectaculaires avec une qualité d’image exceptionnelle. Je ne les vois pas comme des concurrents mais comme des partenaires » Xavier Spender se réjouit également de ce nouvel acteur du marché qui rajeunit et dynamise le monde du sport. Selon lui, Redbull est aujourd’hui positionné comme un organisateur et producteur d’image en France, et non pas comme un diffuseur. Et à l’avenir? « S’ils décident de devenir des médias diffuseurs, ça fera un concurrent de plus et on s’adaptera… Comme on le fait déjà depuis vingt ans. En quinze ans, le nombre de chaînes sportives a doublé, il y a aujourd’hui une trentaine de chaînes de sport ».

Quid de Youtube et Dailymotion qui proposent beaucoup de sport et achètent de plus en plus de droits sportifs ? Vincent Rousselet-Blanc considère ces plateformes comme des canaux de diffusions avant tout et non pas des concurrent directs pour les chaînes sportives française.

Et la Télévision de demain ?

Interrogé sur les nouvelles formes de diffusion et de télévision, Daniel Bilalian a proposé sa vision des choses : « Demain, ce sera la télévision connectée et non plus la TNT. La télévision telle que nous la connaissons aujourd’hui est une survivante. Le sport est un des derniers produits télévisuels que l’on regarde à une heure fixe, mais je suis persuadé que les droits sportifs vont être petit à petit intégrés dans de nouveaux systèmes de télévision. Le film du dimanche soir va vite disparaître, vous verrez… Cette forme de télévision est déjà obsolète ! ».

Xavier Spender ne partage pas tout à fait l’avis du Directeur des Sports de France Télévisions, selon lui « La Télévision linéaire a encore sa place. Les gens ont envie qu’on leur raconte des histoires et c’est ce que nous faisons. Notre rôle est de magnifier le sport, grâce à l’image ou le texte. Les réseaux sociaux ne pourront jamais remplacer cet échange entre les spécialistes et les téléspectateurs ». Arnaud Simon rejoint le PDG de l’Equipe 21 sur ce sujet, il ajoute également que les grandes marques de référence sont importantes à l’heure où on est submergé de contenus. Le directeur général d’Eurosport France tient également à attirer l’attention sur le problème du streaming illégale : « Aujourd’hui tous les fans de sport peuvent avoir accès à la compétition de leur choix via les streaming pirates. Le média a un rôle fort, il doit ajouter de la valeur au contenu. Le consommateur a besoin d’histoires, de sourires, de chaleur humaine ». Les chaînes ont bien pris le virage digital, comme le confirme Daniel Bilalian, avec toute une politique axée vers le téléspectateur sur internet, sur les réseaux sociaux. Avec notamment des contenus exclusifs, comme la prolongation Stade 2, uniquement destinés aux internautes.

Télévision gratuite, connectée, payante, publique ou privée, toutes ont différents rôles à jouer dans la retransmission et la promotion du sport. La rentabilité financière est aujourd’hui privilégiée par les ayants droits, au détriment de l’exposition et de la visibilité. Une tendance définitive ?

 

Le Rendez-vous en vidéo

Visionnez la vidéo réalisée à l'occasion du Rendez-vous (12:38) :

 

Interview de Xavier Spender (l'Equipe 24/24)

 

Interview de Nicolas Rotkoff (Ma Chaîne Sport)

 

Interview de Vincent Rousselet-Blanc (Sport365)

 

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